- T   Tu ne vas pas me croire, je m’en vais !

Ces mots avaient claqués dans l’air. Elle avait sursauté. Alors, il s’en allait. Finalement. Après avoir tant rêvé, exploré tous les chemins par la pensée, il s’en allait. Non, elle n’y avait pas cru. Pas tout de suite. Pas avant d’avoir vu la petite valise brune dans le hall. Pas avant le silence qui les avait accompagné jusqu’à la gare. Pas avant qu’ils ne se disent au revoir sur le quai, sur le marche pied d’un train international, une ligne mouvante, infranchissable.

Il avait fallu que cette ligne accélère, l’emporte loin, pour qu’elle s’en rende compte. Il était parti. Elle s’était sentie vide, abandonnée. Sur le quai. Seule. L’absence vivement ressentie dans les premières secondes l’empêcha presque de prendre cette bouffée d’air. La bouffé d’air s’immisça douloureusement dans son organisme. Pour les larmes, il avait fallu attendre la nuit, l’appartement vide, la vue sur la mer, la solitude, le silence. Le nez collé à la vitre, les lumières de la ville engluées dans ces premières larmes, elle l’avait imaginé loin déjà. Par où commençait-il son voyage déjà ? Il lui fallu un moment pour recomposer la photo de M., ces peintres et ces platanes. P. Rien d’original jusque là. Il y avait une vieille tante.

10 janvier

P. Bien arrivé. Soir. Pluie et brouillard. Froid. Froid, autant que l’accueil de la vieille tante Ana. Prends soin de toi.

Hugo

Les premiers mots. Si tôt arrivé, si tôt reçus. Une mélancolie douce. Une carte représentant la Tour. Imaginer la vieille tante. Une vieille femme à barbe cloitrée avec une dizaine de chats dans un petit appartement, vue sur rien. Enfin, c’est comme ça qu’elle se l’imaginait. Hugo s’endormirait sur l’inconfortable canapé dans de sinistres frôlements de chats pour se réveiller à l’aube tout contre un museau moustachu. C’était donc ça un réveil dans la ville magique de P.

15 janvier

Premières marques. Premières rencontres. Justine, Camille, Diego. Je me perds dans ce dédale de rues. J’y prends plaisir. Tous ces coins et recoins à explorer. Si tu voyais ça !

H.

Le froid devait lui mordre les joues, marquer son front, le bout de son nez. Mais maintenant, elle comprenait le sentiment produit par cette liberté choisie, cet égarement volontaire. Par moment, elle se prenait à avoir le même rêve, partir loin.

Elle s’imaginait des visages. Justine, une blonde menue, une fossette au menton. Camille, une brune espiègle, un écart entre les deux dents de devant. Diego, grand, brun, vif.

21 janvier.

J’ai déménagé chez Diego, des toiles et des couleurs partout. Un élégant désordre. Fini les drôles d’insomnies chez tante Ana. Elle n’a pas caché son plaisir de me voir partir. Je reste quelques temps dans cette drôle de ville. Fascinante. Voir. Contempler. Se perdre. S’imprégner.

Me sens vivant. Me sens bien. Et toi ?

H.

Elle ? Elle était là, quelque part loin. Mais pas le même loin que lui. Un loin en bord de mer. Un loin triste et pluvieux. Un loin sans peinture, sans élégance ni désordre recherché. Loin, mais qu’importe puisque les couleurs de cette nouvelle carte se collaient sur ses joues. Diego, grand, brun, vif. Diego peintre. Hugo pataud sans doute dans cet atelier trop petit. Hugo fasciné.

Elle se souvenait bien de cette excursion au musée. Ils étaient petits. Hugo c’était perdu devant une toile douce et amère. Une toile dont il ne pouvait lire le titre, ni le nom de l’auteur. L’institutrice en émoi l’avait brusquement sorti de sa rêverie. Déjà à rêver Hugo. Surpris mais pas intimidé, il s’était laissé entrainer, avait rejoint les autres. Il lui avait murmuré, « j’ai vu un arbre, un arbre vieux et tordu avec de petites feuilles dorées ». Elle était retourné au musée, bien des fois – d’ailleurs, il n’y avait pas grand-chose de distrayant dans cette ville à part ce petit musée. Jamais elle n’avait trouvé l’arbre, l’arbre tordu de petites feuilles dorées. Jamais retrouvé le petit tableau dans lequel il avait oublié sa rêverie.

20 février

Toujours froid. Plus froid. Chaleur. Chaleur de l’atelier. De Diego, des personnes qui m’entourent. Douceur de Camille. Chance de les avoir abordés dans ce petit café de banlieue. D’avoir noué mon tablier derrière le comptoir de zinc. Vie nocturne.

Vie trépidante. Vie vivante. Vie mordante. Vie offrante, offrande de vie. Vie d’ici, vie maintenant.

H.

Un petit mot écrit à la hâte sur un de ces disques de cartons, buvard des bars. Bavard de nuit. Une grande enveloppe blanche pour contenir le message. La fine écriture penchée, main de gaucher. C’était un peu de la chaleur du bar qui s’échappait du bâillement de la fine pochette. Un peu de la douceur de Camille – la douceur de sa peau, de la franchise de son éclat de rire. Un peu du brouhaha dans ce silence salé. Un peu des éclats de rire, – de larmes, – de verre. Un peu des bousculades. Des mots doux, des mots de travers, des mots fous, des mots sans travers. De sueur. De rougeur. De saveur.

Tout ça écrit sur ce vulgaire bout de carton. Les grands V de vivant, de vent, de vas-t’en. Un envol de V sauvages, de rage. Un envol emportant avec lui ce mois de folle attente. (A suivre sans fil …)

Puisqu’il n’y a pas de voyage en perspective avant les deux petits mois à venir, un petit voyage dans le monde des mots s’impose (au moins pour combler l’impatience).

Amis Liégeois, vous vous retrouverez sans doute dans cette petite nouvelle. Quant aux autres, j’espère que vous y trouverez également quelque chose…

*****

Ils s’étaient rencontrés par hasard. Au détour d’une rue. Dans la foule d’étudiants. C’était comme ça que l’on faisait la fête ici. Du coin de l’œil, elle avait aimé son teint basané et déjà, le doux timbre de son accent du sud s’était logé dans le creux de son oreille.

Son regard, perdu dans la foule, l’avait tout de suite remarqué. Elle avait eu envie de le connaître. Curieuse de tout, elle aimait les voyages, les différences, ce qui lui donnait un aperçu de ce qu’il y avait ailleurs, de ce qu’elle ne connaissait pas. Il était avec tout un groupe, mais, sans savoir pourquoi, c’était lui qui l’avait attiré. Les sens en éveil et cette intonation étrangère qu’elle percevait dans sa voix la berçait, la ramenait si loin. Déjà, le bout de la langue qui chatouille, cette langue qu’elle aime tant et qu’elle brûle de parler, ce second langage qu’elle s’était approprié.

Elle s’était avancé, l’avait interpellé dans un espagnol aux sonorités mexicaines. Il avait été surpris, avait souri, trop content de comprendre, de rencontrer ce petit visage rayonnant et accueillant. Ensuite, ils n’avaient pas cessé de parler, pour combler le vide de kilomètres et de cultures qui les séparaient. C’est vrai qu’elle parlait très bien l’espagnol, lui, lançait parfois quelques phrases dans un français hasardeux. Il venait d’arriver, pour lui, c’était nouveau ce pays, ce froid. Elle n’était pas vraiment d’ici non plus, mais pas d’aussi loin que lui. Il faisait des études de commerce, elle s’intéressait à la littérature française et espagnole. Elle avait vingt ans, il en avait un de plus.

En se quittant, ils s’étaient fait chacun secrètement la promesse de se revoir, de se croiser. D’ailleurs ce n’était pas très grand et le hasard faisait parfois bien les choses. Ils habitaient à cent mètres l’un de l’autre. Petit kot pour étudiant, lieu de toutes les libertés.

Les jours et les mois passaient. Ils s’étaient revu, avaient appris à se connaître. Ils s’étaient croisés dans le hall d’entrée de l’unif’ ; il allait au cours de français, elle sortait. A la bibliothèque, pendant les examens. Elle ne résistait jamais à l’envie irrépressible d’y jeter un œil, sans aucun prétexte. Peut-être y était-il? Son regard pétillait alors. Lors des soirées Erasmus qu’elle avait toujours fréquentés avec assiduité pour satisfaire son besoin de curiosité et son envie de rencontrer l’autre. Elle avait vu ses amis, avait sympathisé avec Acier, Rosa et Juan. Étrangers dans ce nouveau pays où tout leur échappait, ils s’étaient regroupés sans se connaître à l’avance, sans venir des mêmes villes, pour ne plus se quitter. Elle s’était peu à peu immiscée dans ce milieu, ce petit groupe de joyeux fêtards à la bonne humeur communicative.

Elle ne voyait plus rien, qu’à travers ces yeux noirs. Et quand elle nous parlait de lui, c’était le rose aux joues. Nous ne l’avions jamais vu, il fallait donc le décrire sur toutes les coutures, avec hyperboles et grandiloquence. Elle s’emballait. Mais que lui importait, puisqu’elle parlait avec son cœur, que déjà, elle ne pouvait plus être raisonnable. Pas question de contenir son enthousiasme. Pas besoin d’être un grand savant, ni de la connaître bien fort pour s’en apercevoir, son bonheur s’étalait sur son visage, joues rosées et œil pétillant.

Il avait peu à peu découvert Liège et son folklore, cette autre façon de faire la fête et de profiter de chaque instant, de l’expérience unique qu’il vivait en Belgique.

A la saint Nicolas, cette grande fête estudiantine, ils s’étaient retrouvés dans l’animation des rues, ils avaient longuement parlé de tout et de rien, comme ils l’avaient toujours fait. L’alcool aidant, ils étaient plus joyeux que d’habitude, plus libres aussi. Et d’un coup, elle lui avait tout dit, sans plus réfléchir, dans le brouhaha des conversations, et tous ces autres étudiants à proximité. Ce qu’elle n’avait jamais dit à personne. Elle lui avait dit qu’elle l’aimait, depuis le premier jour peut-être. Qu’elle n’avait jamais aimé comme ça. Est ce seulement de l’amour ou de la fascination? Elle ne se posait plus la question, elle se laissait juste aller à la certitude du besoin qu’elle avait de lui. Sans crier garde, alors qu’elle ne savait plus que faire, il s’était posé sur ses lèvres.

C’était peut-être la plus belle soirée de sa vie. Combien de temps avait-elle espéré ce moment? Mais ce baiser inattendu à quoi le devait-elle au juste? A un excès de boisson, une envie du moment, ou à de réels sentiments? Sur le moment, elle ne voulait pas y réfléchir, il serait toujours temps demain. Et si ça ne devait pas durer, il fallait profiter de chaque instant de cette soirée.

Il l’avait trouvé tellement charmante ce soir-là. Il avait aimé sa sincérité. Il appréciât sa façon de parler aux gens, de s’intéresser à eux, toujours débordante de vie. Il pensait qu’il avait de la chance de l’avoir rencontrée. Mais tout au fond de lui, il ne se sentait pas à la hauteur. Il n’avait pas remarqué que c’était justement sa douceur, sa fragilité que A. c’était surprise à aimer. Il n’osait pas, ne voulait pas risquer de tout gâcher. Il la regardait avec douceur, comme une petite fille à qui l’on tente d’expliquer qu’elle a fait une bêtise, que ce n’est pas bien, qu’il ne faudra plus recommencer. Ce regard-là, il l’avait pour tout le monde. Regard un peu lointain, mais tellement intense, tellement bienveillant. Comme s’il avait vu plus de choses, comme s’il aimait trop ce qui l’entourait. Regard parfois douloureux.

Drôle de soirée pour tout le monde. Partie ensemble, nous nous sommes vite perdues dans la mêlée, nous arrêtant tout les dix mètres pour parler à cette personne que l’on avait pas vu depuis 3 siècles, une autre de droit, tiens qu’est ce que tu fais maintenant?, un autre rencontré avec le Rotary, tu es venu?, les romanistes que l’on a quitté y a pas plus de trois heures…mais tiens, bois quand même un verre avec nous! Pas vues de la soirée, on s’est retrouvées devant chez A. Moi avec mes sacs, que j’avais réussi à mettre en dépôts chez des amis. Non, pour l’organisation, on avait encore des progrès à faire. Mais là au moins, on était synchronisées. On s’était retrouvées sans même se concerter. Je ne sais pas si elle s’était donné la peine de chercher la clé dans son sac (c’était toujours des fouilles archéologiques, ça pouvait durer plus ou moins longtemps), avant de me lancer la nouvelle à la figure. Je l’encaissais, je n’espérais plus la moindre pensée compatissante -mes sacs dégringolaient. Elle avait fini par trouver la clé, entre quatre mille « j’y crois pas! Non mais tu te rends compte! ». Nous étions montées, avions laissé nos vêtements puants et chaussures sur le seuil. Une petite douche, sauter dans nos pyjamas (tient pour quelques heures, n’est ce pas superflu) et se glisser au lit sans plus attendre. Le ciel s’éclaircissait déjà dans le bas du ciel. Le jour s’était levé dans le murmure de nos voix. Le lendemain, elle n’y croyait pas encore.

C’était un lundi. Les festivités duraient trois jours. Ils ne s’étaient pas revus depuis ce premier baiser. Elle l’avait cherché. Mais la foule était trop compacte, trop dense (d’où sortaient-ils d’ailleurs tous ces gens!), où chercher? Elle lui avait laissé vingt messages, quinze appels, dix messages vocaux. Elle avait fini par se sentir honteuse, il ne lui appartenait pas. Peut-être qu’elle exagérait.

Quelques jours plus tard, ils avaient été boire un verre. Il s’était excusé, il n’avait pas son gsm, ne se souvenait plus exactement de l’issue de la soirée. Et puis sincèrement, il ne se sentait pas prêt. Par cette petite phrase, il avait tout dit, peut -tre tout brisé. Elle n’attendait pourtant rien de plus que ce qu’il n’était. Il avait besoin de réfléchir, sur sa vie. Ce sens que l’on ne peut pas s’empêcher de lui chercher. Mais bien sûr, s’il devait jamais « être avec une fille », bien sûr, ce serait avec elle. Elle n’avait pas très bien compris où était le problème alors. Et quand aurait-il fini de réfléchir, de perdre du temps sur les miettes de son passé. Il ne voulait rien lui dire, les mots lui restaient en travers de la gorge. Il avait finit son verre d’un trait. L’avait laissé là, confuse.

Ils avaient continué à se revoir, ne gâchant rien à leur routine déjà si bien installée, mais quelque chose s’était brisé en elle ce soir-là. Sans savoir pourquoi, elle ne parvenait pas à se l’arracher de la tête, à faire taire ces sentiments qu’elle sentait papillonner dans son ventre, trop forts, trop impatients, imprévisibles. Il ne s’était plus rien passé entre eux, qu’une franche et sincère camaraderie.

A Noël, ils s’étaient promenés tous les deux, se frayant un chemin dans la foule, entre les baraques de vins chauds et autres friandises. Il lui avait pris la main pour ne pas la perdre, une bouffée de bonheur l’avait envahie. Sans arrières pensées, elle savourait ce petit rien, ce petit moment. Ils avaient longé la patinoire, s’étaient accoudés à une table et avaient pris un verre de vin chaud. En lui parlant, il regardait distraitement les patineurs, du coin de l’oeil. Elle suivait son regard, pour gagner quelques secondes de l’intensité de ces yeux-là. Elle cherchait à deviner quand ils rencontreraient les siens et ce qu’il se produirait alors. Elle avait bien lu dans les livres que l’amour ce n’était que réactions chimiques et électrons qui s’accrochent. Mais là, au fur et a mesure qu’elle buvait ses paroles, et par petites gorgées son vin aromatisé, elle sentais la chaleur des sentiments qu’elle avait enfouie depuis quelques temps reparaître en elle, sans qu’elle puisse faire quoique ce soit pour les en empêcher, les retenir. Qu’y pouvait-elle puisqu’ils étaient là, qu’elle ne les avait pas demandé. C’était juste là.

Sans savoir pourquoi, elle attendait beaucoup de cette rencontre, comme une promesse. Que quelque chose se passe enfin !

Ils s’étaient rapprochés, leurs visages tout proches. Mais entre différences culturelles et sentiments comment faire la part des choses? Elle avait déjà du mal à comprendre ce qui lui arrivait ce qu’elle ressentait. Elle prenait son mal en patience, ne voulais pas brusquer les choses. Elle l’attendait. Mais cette fois-ci encore, elle emporterait, avec elle, incertitudes et espoirs.

Bientôt, il faudrait se dire au revoir. Oh pour peu de temps -mais pour elle s’était déjà tellement, le temps des réveillons, il les passerait dans son pays. Avant de la laisser, il l’avait serrée dans ses bras, sans rien dire, sans rien ajouter. Il lui avait décoché un sourire heureux. Elle avait reçu ce geste comme un gage d’amitié, comme ce qu’il voulait bien lui donner, peut-être comme ce qu’il n’avait pas peur de lui donner.

Je l’ai rencontré un soir en coup de vent, pas eu le temps d’être surprise, ni de chercher la ressemblance avec celui que j’avais imaginé dans ma tête avec les indications, presque scientifiques et en même temps toutes pleines de subjectivité, que je récoltais depuis des mois. A. devait rentrer chez elle, prendre le train. Elle voulait le revoir une dernière fois avant qu’il ne s’en aille lui aussi. En faisant sa valise, elle lui avait envoyé un sms pour lui proposer de passer. Il n’avait pas répondu. Alors, tirant sa valise derrière elle, elle m’avait conduite devant chez lui, dans le noir de décembre. Elle l’avait appelé pour qu’il descende. Il n’y avait pas de sonnette. C’était le rituel. S’il voulait qu’elle monte, il lui envoyait les clés par la fenêtre. Il était descendu, en chemise blanche et pantalon noir, les cheveux en bataille sur le front. Il revenait d’un examen. Un peu pataud, un peu gêné. Elle l’avait trouvé encore plus beau. Je lui avait trouvé du charme, un petit quelque chose de particulier qui me faisait comprendre maintenant pourquoi elle ne faisait plus que parler de lui. Elle m’avait glissé à l’oreille qu’il ne s’habillait jamais comme ça, qu’en général, il ne faisait pas très attention. Un troll en ville, une fourmi dans un zoo, sa différence, c’était son charme. Elle lui avait proposé de l’accompagner à la gare, elle devait partir dans cinq minutes. Il ne pouvait pas, il avait quelque chose à faire, mais il avait attrapé sa valise et il lui avait emboîté le pas jusqu’à l’arrêt de bus. Un petit bout de chemin sur lequel il pouvait encore l’accompagner. J’étais pressée, je ne sais plus pourquoi je courais encore. Je leur ai dit au revoir, et je les ai laissé là, devant l’importance de leur moment. Continuant un bout de chemin, attendant la suite…me mettant à espérer pour elle aussi.

A la rentrée, il était parti en Hongrie avec les autres Erasmus. Quand il n’était pas en voyage, il était ailleurs, dans son ailleurs. Cet ailleurs et ces pensées qu’elles ne pouvait pas partager avec lui. Est ce qu’elle les traversait seulement? Elle croulait sous les travaux à rendre, essayait de le reléguer au second plan. Et tout doucement, prendre conscience, se rendre à l’évidence…ne jamais accepter que cette amitié débordante qu’il lui témoignait.

Il y a des choses difficiles à comprendre, peut-être parce qu’il ne faut pas les comprendre…et l’amour en fait partie. Bien sur, ce n’était pas facile. Elle aurait tant voulu, elle avait tant imaginé… Elle ne demandait pourtant pas grande chose. Cette fois-ci, toutes les bonnes intentions du monde ne suffiraient pas, elle commençait à comprendre. Dans ces yeux, parfois un voile de tristesse, le regard perdu. Elle n’entendait plus nos bavardages futiles, ne nous voyais plus qu’à travers la brume de ses pensées. Sa tristesse était palpable, on pouvait s’en remplir les poches (dommage, on aurait toutes préféré de la glace à la fraise, ou du soleil en mars).

Elle l’avait croisé par hasard, il n’avait pas eu l’air content, par l’air surpris de la voir. Elle se rendait compte que chaque fois qu’ils se voyaient ils avaient de moins en moins de chose à se dire. L’idée toute proche de son départ, qui les éloignait. Ça l’avait rendu triste. Elle voyait maintenant qu’elle avait projeté sur lui une illusion, pure et simple, qu’elle avait construit une fiction autour, un rêve utopique. Et puis finalement, il ne correspondait pas vraiment à ce qu’elle avait cru voir en lui. Déception sur déception, certaines choses étaient parfois dures à encaisser (on sait qu’il n’y a pas d’autre alternative). Il faudrait s’y faire. Ça prendrait du temps.

Et puis, le début de la convalescence… Je n’osais plus lui en parler. Réprimer cette question tant de fois sortie de ma bouche « et Antonio? ». Je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie, je ne savais pas si elle espérait encore, ou si elle essayait d’oublier. Non ne pas oublier toutes ces choses vécues ensemble. Elle ne regrettais rien, mais juste ce petit pincement, ce goût amère de l’amour qui n’est pas partagé et les espoirs que l’on s’efforce d’éteindre pour ne plus souffrir. Elle gardait tout de cette rencontre inattendue, comme un trésor, comme des moments exceptionnels, uniques. Elle se rendait compte d’avoir vécu quelque chose de spécial. Elle n’était plus la même, mais n’avait pas vraiment changé non plus. Elle avait juste ce petit quelque chose en plus, quelque chose que l’on ne pouvait pas voir -à moins d’y regarder de très près, tout au fond d’elle-même. Rencontrerait-elle jamais quelqu’un qui la regarderai d’aussi près?

Le soleil avait reparu, elle avait repris des couleurs. La plaie s’était tout doucement refermée. Fermée cette petite porte ouverte sur le vide. Elle en avait entrouvert d’autres. Un souvenir en chasse un autre. Elle n’y pensait plus. Se laissant parfois rattraper par un éclat de nostalgie lorsqu’elle croisait des yeux noirs. Parfois la sonorité étrange d’un prénom, se terminant par « o ». Parfois une odeur. Parfois cette accent étranger butant sur les « r ». Parfois l’impression de reconnaître sa silhouette, mais il n’était plus là.

Il revenait le 28. Personne ne s’y attendait, mais elle, elle savait. Que dirait-elle? Que ferait-il?

Un être est un gros tas de morceaux. Des pièces de puzzle qui s’emboitent plus ou moins bien, qu’il faut retourner, essayer de poser à d’autres endroits. Il faut se tromper, recommencer toujours. Et tant que le puzzle n’est pas terminé, l’être se sent inachevé. Il pense, il réfléchit, il essaye de comprendre ce qui se passe là, à l’intérieur, dans son ventre, dans sa tête. Et comme Sisyphe qui roule sa pierre, toute sa vie l’être porte le fardeau de son inachèvement. Toute sa vie. Un point qui pèse. Lorsqu’il a collé une pièce, qu’il est sûr de ne plus devoir la bouger, l’être s’apaise. Il ne s’apaise cependant qu’un instant… déjà, une autre pièce lui pose problème. Et avec cette pièce qui pose problème ce sont les pièces posées qui se rebellent. Et si jamais il s’était trompé ? Très vite, le soulagement et l’excitation de ce petit succès s’évanouissent. Il faut chercher plus, essayer d’autres combinaisons, déloger parfois une pièce dont on était sûr de la place…

Déjà enfant, on a habitué l’être à sa condition. On lui met des puzzles sous les yeux pour éveiller son esprit. Des puzzles faciles, de quatre grosses pièces de cartons indestructibles. Puis des puzzles plus compliqués, 25 pièces. Le dessin représente une princesse de Walt Disney. Les jours passent et le nombre de pièces se multiplie. Ce sont des centaines de pièces unicolores qui s’accumulent. L’exercice se fait plus difficile, requiert plus de patience, plus de détermination. Certaines personnes n’arriveront pas à ce stade de difficulté. Pourquoi perdre son temps à assembler des bouts de cartons minuscules ? D’autres laisseront vite tomber, découragées. Impuissantes. Un jeu pourtant. Un jeu qu’elles seront incapables d’adapter à leur vie. Elles choisiront la facilité : ne pas se tracasser, oublier de penser pour cacher sa détresse, ne pas vouloir voir, ne pas vouloir comprendre. Les personnes assez patientes pour accoler des centaines de fragments d’images unicolores, presque uniformes, sauront par contre être attentifs pour remarquer la nuance de couleur, de la courbe ou de l’angle.

Le puzzle de carton et couleur disparaît avec le temps, mais un autre, impalpable celui-là, se dessine petit à petit à l’intérieur de chaque être. Les joueurs joueront, les autres, s’ils ont conscience de son existence, s’efforceront de l’oublier. A ce puzzle-là, des pièces s’ajoutent chaque jour. Ce petit détail rend le jeu plus intéressant, plus difficile, plus excitant aussi. (à suivre)

Hay que contar –pero qué ?

Hay que moverse –pero dónde ?

Hay que saber –pero cómo ?

Pensar, Reflexionar –Ya no puedo…